Mes élucubrations du jour, le large commence à avoir un drôle d'effet sur moi.
L'opium des navigateurs.
Même en mer on n'y échappe pas. Encore un coup des américains qui excellent dans le développement de nouvelles religions et d'églises de toutes sortes.
Avec toutes les congrégations qui ont fleuri aux USA la concurrence était devenue rude.
Alors, pour continuer à développer le marché arrivé en phase de maturité, selon les bonnes vieilles recettes du marketing ils se sont dans un premier temps orienté vers l'export en déclinant le produit selon les particularités des marchés locaux : ONG en Afrique et Amérique latine, groupes de ressourcement new age, etc.. en Europe.
Pour aller toujours plus loin une autre recette du marketing est la segmentation ou la stratégie de niche : avec la POM (pertinente, opératoire et mesurable) ils ont trouvé un marché intéressant celui du plaisancier voileux.
- Marché pertinent : que fait le voileux en mer ? Il cherche tout le temps à connaître le vent. D'où vient-il ? Quelle est sa force ? Que deviendra-t-il dans les prochains jours ?
- Marché opératoire : on peut proposer un truc bien adapté au dit voileux et qui deviendra pour lui une vraie religion dont il ne pourra plus se passer. Surtout avec Internet et tous les autres trucs et machins électroniques dont le voileux est friand depuis l'apparition du GPS.
- marché mesurable : il n'y a qu'à faire un tour au bord de la mer et compter les bateaux qui restent au port car la météo n'est pas fiable et selon le dicton breton bien connu "qui regarde trop la météo passe son temps au bistrot". Dans ce dernier cas, il s'agit d'un marché de substitution qui n'est pas le cœur de notre analyse.
Il ne restait plus qu'à trouver l'idée, ce qui fut vite fait : Proposer un produit pour que le marin sache n'importe où dans le monde ce que va devenir son vent à lui, dans son coin perdu d'océan, sur son petit bouchon au milieu de nulle part dans la grande piscine bleue.
Le produit étant bien défini il fallait trouver la communication, pour leur vendre le truc.
D'abord trouver un nom qui sonne bien, facile à prononcer dans toutes les langues et à mémoriser.
Après un intense brainstorming (je pense que ça s'est passé comme cela) un concept d'évocation a émergé, proche d'un nom nordique, à consonances un peu viking peut-être. Vikings réputés pour être de farouches marins des mers difficiles et le mauvais temps, ils connaissaient.
Ce qui renforce le concept en le reliant aux temps anciens, aux sagas nordiques, etc.. et qui accroît la crédibilité de la marque. De plus sa matérialisation sous forme de petites flèches n'est pas sans rappeler les civilisations amérindiennes ce qui renforce son enracinement dans les valeurs premières et le côté "nature" de cette nouvelle secte.
La nouvelle religion a donc été baptisée GRIB.
Un nom un peu mystérieux qui renforce le côté ésotérique et surnaturel de l'image produit, ce qui correspond tout à fait bien à une nouvelle religion.
Toujours aussi forts, les ricains ont eu l'idée de lancer l'affaire gratuitement pour inonder rapidement le marché et prendre la première place.
Le voileux n'a donc pas un centime à débourser pour entrer en religion : si tu as envie tu te connectes, au passage tu laisses tes coordonnées et c'est tout. Si ça te plaît, il y a toujours un tronc virtuel dans un coin pour laisser ton obole.
En France on a essayé aussi, mais c'est payant… D'accord, le GRIB français est plus évolué, on en a plus, c'est garanti par l'Etat et Météo France, c'est plus joli, plus compliqué aussi.
Par contre là où ils ont fait fort c'est pour la liturgie.
Comment invoquer le dieu GRIB ?
Pour qu'il t'entende et réponde à tes invocations il faut d'abord t'équiper et il y a le choix :
- Par Internet c'est bien, c'est gratuit mais tu ne peux le faire qu'à terre, donc c'est utilisé pour appâter le client, faire essayer le produit. Ou alors tu as vraiment de très gros moyens et c'est réservé à une élite propriétaire de yachts de luxe.
- Par téléphone portable, c'est mieux mais tu dois raser les côtes pour avoir du réseau, alors autant aller au cyber-café du port.
- Par téléphone satellite, là c'est le top, c'est encore cher mais ça se démocratise.
- Et enfin par BLU, là c'est plus accessible, la BLU ça sert aussi à capter la radio pour avoir des nouvelles du pays, à causer un peu avec d'autres bateaux loin en mer.
Et là il faut du matos, américain de préférence et pas donné non plus.
Entre l'antenne, le poste BLU, le modem Pactor, le PC indispensable, le logiciel pour envoyer-recevoir, lui il est gratos, mais il faut aussi s'abonner en envoyant quelques poignées de $$ par carte bleue à Jim & Sue C…. qui président le cercle des "branchés" (les seuls habilités à recevoir la bonne parole) et enfin le logiciel pour lire les augures du dieu GRIB ça fait plein de trucs à raccorder ensemble.
Pas facile à faire, donc ça donne du boulot aux "initiés" (le cercle au-dessus des "branchés" et qui vont aider ces derniers à se brancher et leur apprendre le rituel de base). "Initiés" qui vont pouvoir se faire un peu de blé en accordant tout ça ensemble. Du coup, la promo se fait toute seule…
Une fois tout cela mis bout à bout et connecté, interfacé, il n'y a plus qu'à passer au cérémonial.
La cérémonie d'invocation du Dieu GRIB :
Généralement elle se passe de nuit, au plus profond du quart entre 1h et 4h du matin. Les "initiés" disent que les ondes passent mieux à ce moment-là.
Et puis, c'est en général le skipper, seul "éveillé" du bord qui procède aux invocations quand son équipage ronfle au fond des couchettes à des centaines de milles de la côte.
Après avoir fait un tour d'horizon sur le pont pour vérifier que tout est en ordre: les voiles, le bon cap, pas de bateau en vue, etc.. Il descend dans le carré plongé dans le noir, il s'installe à la table à cartes (c'est le nom de l'autel dans la religion GRIB) et commence par éclairer la petite lumière rouge (celle pour lire la nuit) juste pour l'ambiance comme à l'église de la principale religion concurrente (faut savoir utiliser les trucs qui marchent chez les concurrents (ça s'appelle du benchmarking).
Ensuite vient l'allumage du PC, c'est l'équivalent de la boule de cristal de la voyante en plus moderne. Il s'agit alors de tirer les cartes (marines), moment très important car il ne faut pas se tromper de latitude ni de longitude.
C'est Sailmail qui permet à "l'éveillé"de faire sa requête au dieu GRIB.
En général la question posée est très simple : "Quels vents vois-tu venir, Oh grand GRIB ! Dans les 48 prochaines heures sur la route devant l'étrave de mon fier… nom du bateau ?".
Tant qu'il y est notre skipper profite de sa requête pour glisser parfois quelques messages personnels (comme les juifs leurs petits papiers entre les pierres du Mur des Lamentations) à ses connaissances restées loin là-bas dans l'autre monde des terriens.
Vient alors le moment crucial de la cérémonie, "l'éveillé" va entrer en connexion avec le Grand GRIB. L'extase étant difficile à atteindre, surtout par gros temps et c'est là que GRIB est le plus invoqué, il va donc allumer la mystérieuse BLU couplée au Pactor (sans doute un sous dieu messager du genre Mercure) qui aidée de Sailmail(le scribe du Grib) va se connecter à un "émetteur" lointain de GRIB. Celui de notre skipper est belge, non, non, ce n'est pas une blague.
Seuls les "émetteurs" savent où et comment joindre le Grand GRIB ; ce sont eux qui vont lui transmettre la requête du petit "éveillé" tout seul sur son bouchon qui flotte au milieu des mers.
Il y a seulement quelques "grands émetteurs" dans le monde :
Daytona, Palo Alto, Honolulu, on voit bien ici l'origine de cette religion.
Mais aussi Trinidad, Corpus Christi, San Luis Obispo, il est évident que le dieu GRIB marche sur les plates bandes d'une autre religion.
Et encore Bruneï, là il a fait fort aussi le GRIB car par là-bas question religions, ils s'y connaissent.
Il semblerait cependant plus difficile d'implanter quelques "émetteurs" du côté de Bouddha, Vichnou, Confucius affaire à suivre.
Après quelques minutes de recueillement, le Sailmail s'agite ; il change plusieurs fois d'état : un peu de rouge, du vert quand c'est bien, parfois du jaune quand c'est ni bien ni mal et enfin du bleu qui apparaît et s'étale au fur et à mesure que le Grand GRIB rend son oracle, quelques phrases cabalistiques s'inscrivent encore, que "l'éveillé" reconnaît comme étant la fin de la transmission. Il coupe sa connexion et va ouvrir sa box, le lieu où arrive le message que le Grand GRIB dans son immense bonté a bien voulu daigner envoyer à son disciple.
Au petit déjeuner devant l'équipage réuni notre skipper aidé de son PC boule de cristal montre l'avenir venteux de sa route. Sous la forme de toutes les petites flèches que GRIB lui a transmises. Il en interprète la direction, le nombre de barbules, et son équipage l'écoute religieusement. Cette petite cérémonie va alimenter les conversations et la réflexion à bord pendant de longues heures.

Et si le vent n'est pas tout a fait comme prévu par le Grand GRIB, il est dit que c'est dû à des phénomènes locaux ou a des micros climats qui, comme les démons, viennent un peu perturber le bon ordonnancement des choses.
Voilà comment les voileux sont de plus en plus nombreux à se convertir à la religion du GRIB.
Quelque part vers 27°39'N 020°26'W avec une petite flèche de Nord à une seule barbule.